Le Labyrinthe de Jocaste reine, mère, épouse et amante

Au Théâtre de la Parfumerie, Gabriel Alvarez montre Jocaste avec Clara Brancorsini dans la sobre intimité d’une chambre où le lit triangulaire évoque la relation entre la femme et le père, le fils et l’amant. Après Heiner Müller et Gilles Novarina, Gabriel Alvarez boucle avec la Jocaste du texte de Michèle Fabien une série de travaux centrés sur la parole.
Le metteur en scène a choisi ce texte “poétique, au caractère politique fort et chargé d’une certaine sensualité qui donne la parole à une femme muette depuis 2500 ans. Personne ne connaît vraiment la personnalité de la mère d’Oedipe, elle est muette car au moment où elle s’est pendue, Oedipe est devenu le protagoniste de l’histoire.
Inceste ou pas, Jocaste veut continuer à vivre avec cet homme. Il s’agit donc d’un texte sur le désir en général, et celui de la femme en particulier.”
C’est un texte difficile qui demande la concentration du spectateur. L’histoire commence par la fin, Jocaste est en train de se pendre et Oedipe s’est déjà crevé les yeux, elle se reconstruit alors dans le labyrinthe des visages de Jocaste tour à tour reine, épouse, mère, amante et bien sûr femme. Jocaste survit ensuite, incarnée par la parole, habillée seulement des textes grecs qui s’affichent sur son corps nu.

Note de Gabriel Alvarez: Qui est cette femme ? Jocaste est la reine de Thèbes, épouse d’Œdipe, étranger monté sur le trône après avoir vaincu le Sphynx et sauvé la ville du monstre. Après dix-sept ans passés auprès de son bien aimé, elle découvre que ce dernier, le père de ses quatre enfants, n’est autre que son propre fils. L’oracle disait vrai, Jocaste se pend. Œdipe se crève les yeux et la peste s’abat sur Thèbes.

Le rythme du spectacle est fondé sur la répétition, la variation et la combinaison d’images et de différents points de vue du mythe. L’absence d’un développement linéaire du texte confère au rythme une place primordiale dans la réception par le spectateur.

Extrait du texte de Michèle Fabien Elle s’appelle suicidée, cette femme immonde et qui est morte seule et souillée sans que les regards de la cour et des devins, des bergers et des messagers n’aient cherché la trace de son corps. Transparente pour cause d’horreur.Muette…Écoute… un tout petit écho, et qui vient de si loin… “C’est moi qui vous dirai l’horreur de ce qui s’est passé, que vous n’avez pas vu. Mais vous saurez, autant que ma mémoire s’en souviendra, ce qu’a souffert la malheureuse. Folle d’horreur, elle a couru au lit nuptial, s’arrachant à pleines mains les cheveux.

Elle entre, claque violemment les portes derrière elle, invoque Laïos, le roi défunt et son premier époux : elle se remémore le passé, cet enfant qu’il lui fit et par qui il mourut, et les enfants, qu’elle eut elle-même, de son fils parricide. Elle gémit, misérable, sur cette couche où tour à tour elle enfanta un époux de son époux, et des enfants de son enfant.

Après cela… je ne sais pas comment elle a péri, car Œdipe s’est précipité en hurlant, alors, ce n’est plus elle, mais lui qui a captivé nos regards”.Michèle Fabien

Jacques Magnol, Genèveactive

   

La Passion selon Jocaste

GENÈVE @ Au Théâtre de la Parfumerie, Gabriel Alvarez, directeur du Théâtre du Galpon, exhume le «Jocaste» dense et sensuel de l'auteure belge Michèle Fabien.

Alors que le personnage d'Œdipe a alimenté des milliers de discours et d'écrits, la figure de Jocaste est à peine identifiée. Hasard du calendrier, la femme et mère du roi de Thèbes est actuellement au cœur de deux créations de Suisse romande: celle de Gisèle SaHin, basée sur un texte de Nancy Huston spécialement écrit pour la metteuse en scène fribourgeoise; et celle de Gabriel Alvarez, qui exhume un texte de 1981 de Michèle Fabien. Décédée en 1999, l'auteure belge avait créé en 1974 à Bruxelles l'Ensemble Théâtre Mobile avec Louis Louvet et Marc Liebens. A voir jusqu'au 15 novembre à Genève.
Plus de vingt ans séparent ces écritures qui donnent la parole à Jocaste, muette depuis 2000 ans. «Je ne sais pas comment elle a péri, car Œdipe s'est précipité en hurlant, alors, ce n'est plus elle, mais lui qui a captivé nos regards», dit l'auteure belge, mais Nancy Huston pourrait l'avoir écrit.

Toutes deux, Nancy Huston et Michèle Fabien prêtent à leur personnage un amour de la vie, un désir puissant et une dignité face à l'horreur de l'inceste vécu, au contraire d'Œdipe terrassé de savoir qu'il a épousé sa mère avec qui il eut quatre enfants. Mais là où la première s'arme de raison et d'amour vécu - qu'elle oppose à l'anathème de l'oracle -, la seconde montre sans pudeur le déchirement et la passion d'une femme pour qui la peste rongeant Thèbes est bien une punition - et le reflet insoutenable de l'inceste vécu intimement.

la « Jocaste» montée par Gabriel Alvarez est basée sur la profération du texte, un choix esthétique cher au metteur en scène du Galpon et au Studio d'Action théâtrale qui monte régulièrement des auteurs contemporains travaillant sur le matériau du langage théâtral: Heiner Müller, par exemple, ou Valère Novarina, montés récemment au Théâtre du Grütli et à feu Artamis, où se trouvait le Théâtre du Galpon.

Dans cette approche, la parole n'est pas l'émanation d'un personnage, elle est la profération d'une comédienne, femme-texte que dit bien la scène finale. Clara Brancorsini mêle ainsi les voix de l'amante, de 1'épouse, de la mère à la Parfumerie, qui accueille la pièce pour cette année de transition sans domicile fixe, Il faut imaginer une chambre, écho à l'histoire intime de Jocaste, créée par la belle scénographie de Délia Higginson. Plus que les mots précis de Michèle Fabîen, c'est le reflets de céder à l'horreur, la dignité d'une Jocaste farouche et vulnérable que Clara Brancorsini transmet avec élégance. Mais est-ce la proximité du public avec la comédienne? Ou le rythme, soutenu, du récit'? Il semble que le champ manque, spatial ou rythmique, où déployer cette parole que Gabriel Alvarez a voulu centrale.

DOMINIQUE HARTMANN / LE COURRIER

 
Retour