Molière … et le théâtre du Galpon
Après mes dernières mises en scène sur la poétique contemporaine de Heiner Müller, Valère Novarina et Michelle Fabien, je voudrais aujourd’hui aborder le théâtre de Molière.
L’idée d‘un spectacle sur Molière est née précisément de la lecture d’un poème de Heiner Müller écrit pour une vidéo de Robert Wilson “La Mort de Molière”. SelonHeiner Müller, il s’agit « … d’ un poème qui observe Molière qui se meurt ...Et le film de Wilson observe un acteur au travail qui représente un homme mourant appelé Molière.»
C’est donc Müller qui nous a aiguillé vers un autre horizon théâtral. Avec l’intention, toujours de nous questionner sur le théâtre et le monde qui nous entoure. Car même si le les comédies de Molière dépeignent un monde qui n’est plus le nôtre, elles continuent à nous interroger non seulement du point de vue philosophique mais aussi théâtral.
« il n’y a pas deux mondes dramatiques, l’un qui serait comique, l’autre tragique. La réalité d’où part Racine ne diffère pas de celle d’où part Molière […] L’une nous fait pleurer, l’autre nous fait rire. Ce sont deux attitudes que l’on peut prendre devant le réel. […] En tout cas, c’est le même spectacle de notre imperfection, de nos contradictions, qui inspire à l’un une tragédie, à l’autre une comédie. Le comique réside dans une certaine vue du monde ». Réné Bray
Avec Molière, le Studio d’Action Théâtrale entre dans un nouveau cycle de sa création et par le biais de la fête et « le théâtre dans le théâtre », recevra à nouveau le public au théâtre du Galpon … Cette fois au bord d’un fleuve.
Alors pour la « renaissance » du Galpon rien de mieux qu’un spectacle sur Molière !
Les intentions du projet
De Molière, je voudrais d’abord retenir l’homme de théâtre et sa troupe en lien avec leur époque et notre époque.
Pour cette fête de théâtre que nous rêvons forte et généreuse, nous avons choisi quatre pièces de Molière à travers lesquelles nous interrogerons en acte, le théâtre et sa fabrication sans oublier la relation avec le public.
Le cadre imaginé pour ce spectacle est la mort de Molière.
Tout commence par une étrange veillée. Molière se meurt. Autour de son lit, son public, ses femmes aimées, certains de ses personnages le veillent. Mais il y a aussi de faux dévots, de faux médecins et même un faux mourant. A intervalles réguliers, ces personnages prendront vie et la veillée se transformera en un carnaval, en une fête, enfin en une grande farce.
On dit que l’impulsion de la Comédie, son essence est celle de contourner la mort en se moquant d’elle. Ici Molière semble mourir, mais c’est seulement pour nous confronter à une nouvelle imposture, à une nouvelle mise en abîme théâtrale.
A partir du cadre que nous avons imaginé, viendront se greffer des personnages et des situations de : « L’impromptu de Versailles », « les Précieuses ridicules », « le Tartuffe » et « le Malade imaginaire ».
« L’impromptu de Versailles » sera la première pièce que nous aborderons dans notre recherche car c’est la pièce par excellence qui parle du théâtre.
Impromptu veut dire improvisation non préparée, improviste. La pièce renvoie à la question: n’est-on jamais prêt ? Les comédiens de Molière ne le seraient-ils pas pour une pièce qu’ils doivent jouer devant le Roi ?
Cette pièce de Molière nous confronte à toute la problématique des troupes de théâtre face à la pression des pouvoirs publics. Historiquement, il s’agit d’une réponse aux attaques portés contre la troupe et Molière en particulier.
« L’Impromptu de Versailles » nous parle bien des aspects et des conflits du théâtre : le temps pressé de la création, le spectateur avide et amoureux du théâtre, l’identité du personnage, la source de l’invention, le code moral et esthétique du créateur. Mais il nous parle aussi de l’improvisation comme méthode de travail créatif. Avec elle, nous continuons à développer le principal vecteur de notre théâtralité : le travail de l'acteur.
« Les Précieuses ridicules » farce succulente, nous permettra de montrer de manière satirique le snobisme de nos jours, le ridicule d’une « élite » mondaine éprise de métaphysique transcendante et de jargon philosophique et théâtral.
Avec les Précieuses, on plongera dans le monde de l’artifice, de la poudre aux yeux : strass, paillettes et musique vont nous donner des fourmis dans les pieds ! Nous serons face à un théâtre de starlettes et d’ego un peu trop gonflé !
« Le Tartuffe » quant à lui, sera traité comme une querelle sociale et philosophique entre la transgression et la croyance…Un enjeu de taille de notre société : celui des imposteurs.
Dans cette veillée insolite, un intrus, un sans-papiers recherché par la police, impose comme un parasite sa présence à « la famille du mourant » qui est prête à exécuter ses quatre volontés. Mais la résistance de l’entourage s'organise pour « lever » le masque et éloigner l'imposteur afin de pouvoir continuer le rite de la veillée.
Un enjeu autour duquel la simulation, la dissimulation, la falsification et l’occultation seront cernées.
Mais rien à faire, notre mourant incommode tout le monde. De mauvaise humeur, il demande, hypocondriaque à être entouré de médecins.
Et nous voila dans « Le malade imaginaire » où Molière exorcise l’omniprésence de la mort par le rire. En empoignant cette pièce, nous avançons vers ce qui sera le noyau fort de cette création, l’essence même du théâtre de Molière : La dissection des comportements humains, la caricature du quotidien.
Enfin avec « le Malade imaginaire », nous tenterons d’unir dans un même élan le théâtre à la danse.
La dramaturgie
Il s’agit de dérider les textes de Molière en les confrontant au vécu des acteurs.
« Molière…Le deuxième souffle » tente par la déconstruction des pièces utilisées, de retrouver dans le jeu de l’acteur une sauvagerie ludique toute en gardant la rigueur, la précision du travail sur le texte. C’est en respectant le texte de Molière, la lettre et le rythme que tout va se jouer.
Notre création sera donc axée sur l’improvisation des situations et des thématiques de ces quatre pièces tout en cherchant à ce que la parole subversive de l’époque de Molière puisse nous interpeller et nous donner des clefs pour comprendre le monde qui nous entoure.
Le théâtre de Molière nous dit combien l'aveuglement devient le meilleur des refuges lorsque l'on ne veut pas voir la réalité.
Nous allons concentrer notre travail sur les personnages fondamentaux des pièces mentionnées et de ce point de vue, ils seront considérés sous trois aspects :
- la forme, les traits du personnage. Leurs manies et obsessions seront traitées de manière chorégraphique.
Notre farce mettra l’accent sur la sauvagerie qui habite les obsessions des personnages moliéresques.
- les relations humaines entre les personnages. Leurs agissements et comportements, les rapports de forces. Il s’agit de faire ressortir pendant la veillée, les affrontements qui habitent les personnages afin qu’ils puissent nous dire des choses d'une extrême réalité.
- le texte, la parole, la manière de proférer. Les actions verbales tellement présentes dans les comédies de Molière seront creusées, c’est à dire travaillées à partir de leur charge émotive de manière à dévoiler le personnage.
Grâce à un univers où l’imaginaire règne en maître, les mots de Molière frappent et résonnent dans une réalité intemporelle.
La dramaturgie de ce spectacle explorera une des thématiques essentielles du théâtre de Molière : la prépondérance de l’ignorance et des préjugés des personnages qui se cachent toujours derrière un jargon, un langage pompeux et pédant, dévoilant leur incapacité à voir le réalité telle qu’elle est.
La mise en scène
La mise en scène se structure comme une veillée et comme toute veillée qui se respecte, il y aura le recueillement mais aussi la fête où on boit et on mange. Une veillée où il est bien vu de rire, pleurer et de se laisser aller…
La mise en scène et la construction du personnage.
Depuis quelques années, je me pose un certain nombre de questions sur la notion du personnage dans le théâtre, sur sa construction.
Si j’ai passé tellement de temps à travailler autour des textes de Heiner Müller c’est parce que j’ai trouvé dans ses pièces, de manière « souterraines », tout un questionnement sur le personnage, sur la manière de s’investir dans le rôle ou si on veut de s’en distancier. Son utilisation du chœur ou dramaturgiquement du fragment et du commentaire, sont des procédés qui donnent de l’espace à l’acteur afin qu’il puisse développer sa créativité dans la composition du personnage sans tomber dans un jeu psychologique.
Certes, je retrouve d’une autre manière dans Molière la possibilité de continuer la réflexion sur le personnage, sur sa construction. Cette fois là, en développant à fond l’improvisation. Bien entendu, improviser n’est pas synonyme d’abandonner les acteurs au hasard de leur tempérament, les livrer à eux-mêmes. J’ai la chance de travailler depuis quelque temps avec des acteurs qui ont l’expérience et l’épaisseur pour trouver dans des structures précises comme le texte de Molière, des espaces où puissent s'engouffrer leur inventivité.
Le travail consistera à trouver le juste équilibre à l’intérieur du groupe des acteurs afin de ne pas brimer leur nature. Explorer ensemble les signes qui font partie de la poétique des personnages de Molière tels que les jeux de travestissement. Il s’agit de trouver des situations où l’acteur puisse se moquer de lui-même. Travailler donc sur ce trouble entre l’acteur et son personnage.
Je veux chambouler les emplois et les âges. Les maîtres et les valets seront joués par les mêmes comédiens par exemple : Elmire et Dorin ou Toinette et Angélique.
La nourriture et les boissons en tant qu’éléments scéniques seront introduits dans cette veillée particulière étant donné qu’il n’ y a pas de mort mais un mourant.
La danse et la musique
Mêler au jeu des acteurs la musique et le chant ainsi qu’une certaine forme de danse, sont une constante dans mon travail. Pour cette création, j’utiliserai donc comme support, la version chantée et dansée du « Malade Imaginaire ». Par exemple, le jeu de scène entre Argan et Toinette ou la sérénade de Polichinelle ou encore d’autres divertissements de la pièce seront travaillés afin de dissiper le chagrin du public pendant la veillée.
Espace scénique
Un immense lit à baldaquin trône au centre de la scène. Sorte de tréteaux sur lesquels vont se jouer les scènes les plus importantes.
Sur ce lit, on pourra apercevoir Molière cherchant avec tendresse son deuxième souffle, mais aussi un malade pathétique dont le comique révèle une humanité insoupçonnée. Autour de lui, une fête foraine, un tourbillon de personnages tantôt masqués, tantôt bienveillants qui se succèdent à son chevet.
Il y aura aussi la fameuse relique de Molière, « le fauteuil », ce vénérable meuble avec sa longue, glorieuse et émouvante histoire.
« Le 10 février 1673, Molière, gravement souffrant, avait créé sur son Théâtre du Palais-Royal une joyeuse comédie dont le titre était un défi personnel à la mort: le Malade imaginaire. Au lever du rideau, Molière-Argan, maquillé d'un teint de santé florissante, était installé dans un grand fauteuil, en robe de chambre et bonnet, plongé dans l'examen du mémoire de son apothicaire. Une semaine plus tard, le 17 février, au cours de la dernière scène, Molière était pris d'un crachement de sang. II ne survécut que quelques heures.
Lorsque la comédie du Malade imaginaire fut reprise, le 3 mars, le fauteuil de Molière accueillit le nouvel Argan, La Thorillière. »
Eclairages
Le rôle dramaturgique de la lumière aura une grande importance dans notre création.
J’imagine un éclairage constitué de bougies, cierges, chandelles et candélabres avec le défi de créer des variations de lumière, des occultations, des gradations, des changements de couleur .
Les Bougies vont nous permettre un travail particulier sur l’ombre ainsi qu’une mise en valeur de l’espace scénique afin de rendre sensible certaines situations correspondants au texte de Molière. Etablir une relation d’intimité avec le public, signifier de manière poétique le temps qui passe, la veillée qui se consume.
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