“ANATOMIE TITUS FALL OF ROME”
Heiner Müller


Au fil d’un processus proprement cannibale habillé des plus noires métaphores,
il s’agit de l’immémoriale guerre civile de tous contre tous. Heiner Müller, en voyage à travers notre histoire, relie la fin de l’empire romain aux banlieues surchauffées et aux stades de la violence ordinaire.

Au Théâtre du Grütli du 9 au 28 juin 2009

Distribution
Direction artistique et Scénographie :Gabriel Alvarez, Jeu : Mario Barzaghi ,Clara Brancorsini,  Sandra Gaspar, José Ponce, Pierre Lucat, Distribution en cours.
Composition musical et interpretation : Adrian Kessler, Réalisation scénographie et
accessoires : Alex Gerenton et Jampa Pollet, Costumes : Aline  Courvoisier, Maquillages :
Arnaud Buchs, Administration : Laure Chapel

Les Prémisses 
Après avoir présenté avec succès en 2004 et 2005 « Quartett »,  « Cœur en Pièces » « Mauser », « Le Dieu Bonheur », « Horace »  et « Hamlet, Ophélie, Lénine, Mao, Lady Di… et les Autres », nous allons présenter au théâtre du Grütli : “ANATOMIE TITUS FALL OF ROME” de Heiner Müller.
Avec cette pièce, je veux poursuivre ma recherche sur la dramaturgie de Heiner Müller, sur la matérialité de sa parole.

Avec  “ANATOMIE TITUS FALL OF ROME”, je veux d’une certaine manière clore une boucle de travail sur Müller qui a commencé en 1999 avec « Matériau Médée ou l’éloge à l’abandonne ».
La base d’acteurs qui vont participer à ce projet sont des acteurs qui travaillent avec moi depuis des années. Et ce avec eux que je réalise depuis bientôt 4 ans les recherches sur les textes de Heiner Müller.


“ANATOMIE TITUS FALL OF ROME”

« TITUS ANDRONICUS LE DIEU DES BATAILLES
ENTRE LES RUINES DE SON ANATOMIE REVE SON REVE D’ENFANT
» (H. Müller)

LE THEATRE COMME UN BLOC OPERATOIRE :
"Le général la hache à la main
étudie avec zèle les relations
des parties : os muscles et tissus
dont se compose l’animal
qui fut à son service dans tant des combats
Tapis rouge sur le sentier de la gloire
Fouille dans le labyrinthe d’entrailles
Cherchant au couteau le siège de l’âme(...)
Plonge son moignon dans les corps ouverts
Et écris avec du sang l’addition sur le mur”

TITUS PROJET
« Le projet était ancien, comme toujours. Je me représentais ce que cela pourrait être depuis mon premier séjour à Rome et depuis le putsch de la CIA contre Allende avec la transformation du stade de football en camps de concentration, et les rencontres avec des bandes de jeunes de New York,  jusqu’à Rome...

« Anatomie de Titus est un texte actuel sur l’irruption du tiers-monde dans le premier-monde, plus un Sénèque pour foire annuelle qu’une tragédie ; c’était aussi, après les créations comprimées, élitistes des années précédentes, une sorte de débauche, une plongée dans les bas-fonds, dont le théâtre a besoin. Le chapeau décrit la position contestable de l’auteur en tant qu’homme d’action assis à son bureau, c’est-à-dire entre victimes et bourreaux, d’après l’expérience de la dictature : "L'humanité / Les veines ouvertes comme un livre / Feuilleter dans le flot de son sang". Les Goths ont lu Ovide, et ont donc adopté une culture qui leur était étrangère. Et maintenant, ils inculquent cet alphabet étranger à un enfant de patricien romain.  Pendant la guerre en Afghanistan la résistance contre l’alphabétisation, contre l’imposition d’un alphabet étranger s’est exprimée de la façon suivante : les moudjahidin amputaient et castraient les traîtres morts, et gravaient dans leurs corps morts leur propre écriture, leur propre alphabet ».
Extrais de « Guerre sans Bataille », Heiner Müller

UN MONDE EN SANG
« Dans cette tragédie clownesque aspergée d’hémoglobine, à quoi bon savoir de quel clan de tueurs s’est dressée et abattue la première main pour trancher le premier cadavre ? Romains et Goths / frères ennemis / complices dans la barbarie / vengent leur dernier mort / prolongeant la tuerie / devenue compétition olympique / 22 morts à 21 /Ainsi de suite /

DANS LE SANG INTERNATIONAL : TITUS
« L’ancien empereur écartelé, chacun de ses membres détruit :
20 de ses fils : morts à la guerre /
Son fils Bassian : assassiné /
Sa fille Lavinia : violée / langue et membres arrachés /
Ses fils Quintus et Martius : décapités / leurs têtes rendues à leur père / séparées du tronc /
Sa propre main : tranchée /
A travers lui : le découpage méthodique du nouveau territoire de la tyrannie / le cycle éternel du meurtre et de la vengeance du meurtre / le pouvoir comme arme de mort / l’histoire humaine répétée dans l’horreur / l’horreur ponctuant le temps / éclaboussant l’homme »

Les intentions de la mise en scène
« Anatomie Titus Falls of Rome »,une dissection de la Violence.
Depuis quelque temps, mon choix de textes est conditionné par le désir de mettre en relation des mythes, des métaphores et oeuvres littéraires avec la problématique du mal, du monstrueux au théâtre.
Avec « Anatomie Titus Falls of Rome » de Heiner Müller,on peut atteindre un climax dans le traitement de la cruauté absolue au théâtre.
« Anatomie Titus Falls of Rome » c’est un  objet théâtral qui résiste, qui crée de la stupeur car il est difficile d'aller plus loin dans la violence, on se tronçonne, on s'égorge, on se viole, on se mange… et alors, on constate  que l’image ne peut pas représenter l’irreprésentable.

La pièce de Müller nous confronte au problème des limites de l’humanité. Qu’est-ce qui fonde l’humain dans l’homme ?
C’est un texte qui défi le metteur en scène : Comment saisir théâtralement cette traversée de la violence qui résonne au plus profond de nous ? Comment représenter la barbarie ? Comment faire « monstration » d’actes violents et obscènes (viols, meurtres, décapitations etc.) qui constituent la pièce sans se contenter d’une quelconque fascination morbide ? - La TV le fait déjà très bien-.
Si « Anatomie Titus Falls of Rome » nousintroduit dans une problématique fondamentale de la représentation du Mal au théâtre, qu’en est-il du spectateur ?
Pour moi il s’agit de savoir comment confronter le spectateur à un récit des exactions, sans le mettre dans une place de voyeur ou dans une position depuis laquelle il refuserait d’écouter. Comment faire alors entendre cette violence sans occulter le mal, sans transformer la violence idéologique en tabou.

« Anatomie Titus Falls of Rome » est une pièce hautement politique. Elle force, invite à réfléchir sur ce qui est le principe perturbateur du vivre-ensemble, elle fait réfléchir sur ce qui a la puissance de dissoudre les liens entre les hommes.
La pièce de Müller est une machine à penser notre monde, celui des bandes, gangs et tribus modernes de tout bord que la société de consommation a créé.
C’est une pièce de l’effroi sur la violence et sa manifestation théâtrale. Mais c’est aussi une pièce qui questionne une certaine dramaturgie de manière radicale.
Müller n’est pas comme Brecht, un moraliste (pièces-didactiques). Il est archéologue, anatomiste. Il ne prône pas de porter la violence sur scène afin de faire un acte didactique, pédagogique. Il ne croit pas à une pédagogie du théâtre. Il construit une poétique de la violence sans aucun arrière pensé moral.
Si sa pièce nous pose le problème d’où est la frontière entre le représentable et le non-représentable, sur le traitement esthétique à donner aux actions horribles, c’est parce que  pour Müller, le théâtre ne vise pas de manière directe le réel. Son texte n’appelle pas à la tentation d’une représentation mimétique de la réalité.

Je voudrais faire en sorte que la violence manifeste du texte soit avant tout poétique et métaphorique. C’est dans la manière de proférer que se trouve l’esprit du texte. Je veux matérialiser le texte comme  une machine à triturer la représentation, la perception du public, la parole. Il s’agit d’immerger (engager) la perception du public par la façon d’être sur scène, par la façon de le faire regarder et surtout de le faire entendre.
 
On pourrait être tenté à la lecture de « Anatomie Titus Falls of Rome » d’aller vers une espèce de représentation baroque de la violence, d’un théâtre baroque qui questionnerait la figure du tyran, les rites de la violence du monde contemporain. Tenter de travailler sur une esthétique où le spectaculaire, la vue, prend le dessus. Dans cette perspective, il s’agirait plus de faire voir que de faire entendre, comprendre. Le sens alors est exhibé. Mais une esthétique qui cherche à rendre visible le sens prend le risque de le faire inaudible… Moi-même, avec mon penchant baroque, j’hésite face à une telle démarche…
Mais…Non, je veux aller plutôt à contre-courant de l’esprit du temps, (représentation de la violence que par l’image) : Produire du sens avec la musique et la puissance des mots.

La dramaturgie
Dans l’adaptation du texte de Titus Andronicus, Heiner Müller parvient à combiner l’ancien et le moderne pour former une nouvelle langue, un autre récit, plus vaste.
Son but : mêler l’histoire contemporaine à celle, tribale, des Androniques.  Esclavages,  révolutions,  clans mafieux,  tortionnaires nazis,  guerre en Afghanistan,  déclin de l’union soviétique,  guerre en Yougoslavie... A travers cet éventail mondial, Müller dénonce inlassablement le processus d’évolution de la logique capitaliste, prospérant sur les bûchers, famines, révolutions et camps de concentration de ses opposants.

Müller introduit dans sa pièce un procédé dramaturgique remarquable  : Le Commentaire. Avec lui la logique du drame explose ainsi que celle du personnage en ouvrant des zooms inattendus.
Nous allons l’utiliser ce procédé pour mettre en dialogue, en confrontation, deux niveaux dramaturgiques : celui de l’action scénique et celui de la rhétorique tellement présente dans les commentaires introduits par Müller dans la pièce.
Deux niveaux très affirmés : l’action et la parole, vont  s’imbriquer autour d’une histoire de violence extrême, sur un cycle de vengeance infinie.

Les commentaires seront traités comme des partitions chorales. Ils serviront à faire avancer l’action. Ils vont livrer le cheminement de l’auteur en donnant son point de vue sur certains faits du récit, leurs conférant ainsi une réalité subjective, indépendante.
A la fin de la pièce, Müller précise que son "commentaire" n’est pas l’apanage d’un narrateur. Il peut s’inscrire dans le drame, par la bouche même des protagonistes qui le vivent et/ou ne le vivent pas. Pour nous le commentaire va transformer, par moments, les acteurs en  « témoins-parlants » de l’histoire humaine en marche.

La mise en scène
Comme affirmé dans les intentions de la mise en scène, je veux élaborer un spectacle qui trace le portrait d’une civilisation construite sur la rupture des liens, la violation de la loi, du pacte, de la parole donnée. Une communauté qui se déchire et s’entre-tue.

La mise en scène sera construite par des voix multiples qui explorent la musicalité de la parole. Elle doit nous transporter d'une époque à une autre, du texte de Shakespeare au texte de Müller, de l'écran d’ombres à l’avant-scène, de l'image à l’acteur, du public à l’acteur.
Mais il y a une voix entre tous que je veux souligner, c’est celle d’Aaron le Maure, qui aura une fonction déterminante car elle va tirer les ficelles de l'horreur. C’est la voix  d’un diabolus ex-machina.

La musique sera un élément important du spectacle. Elle va aider à dépecer la représentation, à accentuer la violence du propos. Sur scène, il y aura donc un saxophoniste qui par ses improvisations déstabilisera la forme du spectacle.

L’esthétique du spectacle sera construite sur la métaphore de la machine. Une machine où théâtre gore et théâtre stylisé de la parole se mélangent.

Le travail avec les personnages : Pour Heiner Müller comme pour Jean Genet (et autres), tout personnage peut être bourreau et victime. Cette ambiguïté, Müller la pousse jusqu’au dernier retranchement, avec la dramaturgie même de la pièce, avec la manière d’introduire  de commentaires, mais surtout avec le bouleversement de la fonction du personnage. Il n’y a pas de premier ou de deuxième rôle chez Müller. Il n'y a pas une résolution de la violence, seulement une machine kafkaïenne sur la vengeance. Pas une goutte d’espoir, pas de psychologie, non plus de psychanalyse sur l’inconscient du monstre, du héros, de Titus.
Pour Müller, il s’agit d’une sorte de mal collectif car tout s’est formé dans le cœur de la civilisation et non dans une individualité ou subjectivité quelconque.

Je veux réaliser donc un travail chorale où les actrices et les acteurs pourront jouer des rôles masculins ou féminins. Il s’agira de jouer avec le genre et les rôles afin de déstabiliser les conventions théâtrales, comme le fait d’ailleurs Müller avec son texte.


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